Groupe de recherche Zabantu

Itinéraires d’émancipations par la violence : djihad, autodéfense, foncier et mémoire d’esclavage au centre du Mali

Résumé

Depuis 2015, les régions du centre du Mali sont le théâtre d’affrontements violents entre divers groupes armés et d’importantes opérations militaires. L’armée malienne y a combattu, jusqu’à 2022, avec les forces onusiennes et françaises, et depuis 2022, les militaires maliens combattent, avec leurs partenaires russes, des insurgés liés à Al-Qaïda, au Maghreb islamique et à Daesh. Certaines de ces formations djihadistes comme la katiba Macina recrutent leurs combattants au sein des couches sociales marginalisées des sociétés peules et articulent ainsi l’engagement dans le djihad à une logique d’émancipation des cadets sociaux (Bayart 2021). En prenant les armes, ils s’insurgent contre la perpétuation d’un ordre hégémonique interne aux sociétés peules qui repose sur des hiérarchies statutaires. Institué sous la Dina du Macina (1818-1862), cet ordre divise la société en lignages dominants, lignages nobles-clients, « Rimaïbé » (esclaves émancipés et leurs descendants) et « Habbè » ou « Balèèbè » (termes en fulfulde désignant les autres groupes non peuls en tant que « noirs » [Bazémo 1990, 2008]). Cette division sociale et politique a déterminé les droits d’accès et de contrôle des ressources naturelles selon ces hiérarchies statutaires. Empruntant le registre de la libération (des hommes et des ressources), l’appel au djihad s’est enraciné dans le paysage sociopolitique et historique du centre du Mali (Barry 1993 ; Bradshaw 2021 ; Johnson 1976 ; Schmitz 2022).
Les attaques contre les forces armées maliennes, à partir de 2015, ont distancié l’État des zones rurales et permis aux groupes armés (djihadistes et d’autodéfense) d’exercer une influence sur le quotidien des villages…